
C'est la rentrée… Et je n'arrive pas à m'y remettre !
« Depuis mon retour, je ne suis pas dedans. »
« Tout le monde m’attend, et je n’avance pas. »
« Je fais semblant d’être présent. »
« Ma liste s’allonge d’heure en heure et je n’arrive plus à décider. »
« J’adorais ce que je faisais. Aujourd’hui, je me demande ce que je fais là. »
Vous mettez ça sur le compte de la fatigue.
Ce n’est pas de la fatigue. C’est une information.
Reste à savoir laquelle — parce que selon la réponse, il n’y a rien à faire, ou il y a tout à revoir.
Ce que vous vivez a été mesuré
Les bénéfices des vacances sont réels. Ils sont aussi remarquablement courts. Les travaux qui ont suivi des salariés avant, pendant et après leurs congés montrent que le mieux-être acquis disparaît dès la première semaine de reprise, sans différence significative avec le niveau d’avant le départ.
Et partir plus longtemps ne change rien. Sur des congés de vingt-trois jours en moyenne, le pic de récupération est atteint vers le huitième jour, puis tout revient au point de départ en une semaine de travail.
Retenez-en une chose, et elle est désagréable : « il m’aurait fallu une semaine de plus » est faux.
Vous n’avez pas manqué de repos. Vous en revenez.
Les vacances n’ont rien cassé. Elles ont coupé l’anesthésie. Pendant onze mois, vous ne vous arrêtez jamais assez longtemps pour sentir ce que votre organisation vous coûte. Là, vous l’avez sentie.
Ce n’est pas la charge qui a augmenté. C’est le prix.
Regardez ce qui se passe vraiment depuis votre retour.
Un collaborateur qui s’en va : d’habitude, c’est la routine. Là, ça vous écrase. Une relance client : deux jours. Un mail d’avocat : une soirée. Une décision de dix minutes : trois semaines.
Rien de tout cela n’a changé de nature. C’est la pondération qui a changé.
L’effort a un prix, et ce prix se mesure. En laboratoire, on a demandé à des participants d’arbitrer entre une tâche exigeante bien payée et une tâche facile moins payée : ils renoncent à de l’argent réel pour s’épargner un effort mental. Nous sommes des avares cognitifs. L’effort ne se contente pas de fatiguer : il dévalorise la récompense qu’il exige.
Et ce prix dépend de la distance. Le même effort dévalorise beaucoup plus fortement la récompense quand il doit être fourni maintenant que dans un mois.
C’est exactement la mécanique de « je m’y remets lundi ».
Lundi n’est pas une date. C’est une remise sur le prix.
Conjoncturel ou structurel : la seule question qui compte
Vues de l’intérieur, trois situations très différentes produisent exactement la même sensation. Il faut les séparer, parce qu’elles n’appellent pas les mêmes décisions.
La reprise. Elle est diffuse, elle ne vise rien en particulier, et elle décroît. Deux à trois semaines et vous n’y repensez plus jusqu’à l’été prochain. C’est le cas le plus fréquent. Il n’appelle aucune décision.
Le signal ciblé. Ce n’est pas « le travail » qui pèse. C’est un objet précis : un associé, un dossier, un client, une ligne de produit. Votre cerveau généralise l’aversion pour vous éviter d’avoir à le nommer.
Le test tient en une question : quelle tâche, dès que vous y pensez, vous fait ouvrir un autre onglet ? Vous connaissez déjà la réponse. C’est même pour ça que vous ne vous posez pas la question.
L’érosion de fond. Ce n’est pas une période, c’est une pente. Elle était déjà là en juin, et le lundi matin, et après chaque week-end. Les vacances ne l’ont pas créée. Elles l’ont rendue lisible.
Une précision, parce que c’est la phrase que j’entends le plus en septembre : « il faudrait vraiment que j’arrête. »
Presque personne ne veut arrêter d’entreprendre. On veut arrêter une configuration. Gardez l’entreprise, mais vous ne refaites plus jamais ce dossier-là, plus jamais cette réunion-là, plus jamais avec cette personne-là.
Si l’envie revient dans la seconde, le problème n’est pas l’entrepreneuriat.
Le vrai risque n’est pas de mal décider. C’est de ne pas décider.
Ne rien trancher a l’apparence de la prudence. C’est un comportement documenté, et il porte plusieurs noms : le report du choix, le biais de statu quo, le biais d’omission, l’inertie d’inaction. Tous reposent sur les mêmes ressorts : un calcul coût-bénéfice, un regret anticipé, une difficulté de choix qu’on préfère ne pas trancher.
Chez un dirigeant, un facteur aggravant s’ajoute : il sait que sa vulnérabilité sera interprétée.
Alors il ne dit rien, et il occupe la rentrée. Il réorganise l’agenda, il vide les mails, il enchaîne les réunions de reprise, il relance un projet dont personne n’a besoin.
Il fait tout, sauf les deux dossiers qui comptent. Et il rentre le soir épuisé sans savoir de quoi.
C’est le même mécanisme que celui qui consiste à repousser un problème en se disant qu’on verra à la rentrée. Sauf qu’ici, la rentrée, c’est maintenant.
Pendant ce temps, le trimestre ne vous attend pas. Le budget se prépare, les arbitrages se prennent, et ceux qui décident de votre sort sont rentrés décidés.
« Qu’est-ce que je fais de ma vie ? »
Cette question arrive presque toujours au même moment de l’année. Elle arrive aussi, statistiquement, au même moment de la vie.
Une analyse menée sur cent trente-deux pays montre que le point bas du bien-être se situe autour de quarante-sept ans, avec une constance troublante d’un pays à l’autre, et même après neutralisation du revenu, du niveau d’éducation et de la situation professionnelle. La courbe remonte ensuite.
Ce que cela veut dire : la question que vous vous posez a un âge. Elle n’est pas la preuve qu’il faut vendre.
Ce que cela ne veut pas dire : qu’elle est sans objet. Qu’un phénomène soit répandu ne le rend pas inoffensif.
D’où deux erreurs symétriques, et elles coûtent aussi cher l ’une que l’autre. Tout balayer — « c’est la rentrée, ça va passer » — et ne rien regarder. Ou tout décider maintenant, en réserve basse, dans la fenêtre de l’année où se signent les ruptures d’associés et les cessions précipitées.
Septembre voit très clair et décide très mal.
Ce que vous devez faire maintenant
Écrire ce que vous voyez, cette semaine.
Trois lignes suffisent. Parce que dans trois semaines, la routine vous aura ré-anesthésié et vous aurez oublié ce que vous aviez vu. Le vrai risque n’est pas de mal décider maintenant. C’est d’oublier le diagnostic.
Séparer le diagnostic de la décision.
Le premier se fait maintenant. La seconde se fixe à une date. Écrite. Pas « quand j’y verrai plus clair ».
Choisir ce que vous ne relancez pas.
Septembre est le seul moment de l’année où l’on peut ne pas redémarrer quelque chose sans avoir à s’expliquer. Tout repart par défaut, personne ne vérifie. Cette fenêtre se referme en quinze jours.
Trancher un dossier. Un seul, le plus lourd.
L’envie ne précède pas l’action. Elle la suit. On ne se remotive pas en attendant de ressentir quelque chose.
Ne pas faire ce tri seul.
C’est le point suivant, et c’est le plus difficile.
Pourquoi vous ne pouvez pas trancher ça seul
« Auprès de qui me tourner ? »
La difficulté n’est pas de manquer d’interlocuteurs. Elle est qu’aucun n’est neutre.
Une recherche menée auprès de cent neuf dirigeants de grandes organisations, complétée par des entretiens approfondis, arrive à une conclusion précise : la solitude du dirigeant ne vient pas d’un manque de relations, mais du poids de la décision — et elle s’intensifie précisément quand il se tourne vers son conseil ou ses cadres et les trouve divisés, ou pas à la hauteur.
Votre associé a un intérêt dans la réponse. Votre codir vous regarde pour savoir s’il doit s’inquiéter. Votre conjoint entendra « il va tout arrêter ». Votre banquier n’entendra rien du tout, et c’est mieux ainsi.
Ce que j’apporte n’est pas du réconfort. C’est un tri.
Distinguer ce qui relève de la reprise, ce qui relève d’un dossier précis, et ce qui relève d’une pente ancienne. Puis décider de ce qui ne redémarre pas, et à quelles conditions. Sans intérêt dans la réponse, et sans que personne dans votre entreprise n’en sache quoi que ce soit.
Ce que disent ceux que j’ai accompagnés
Un dirigeant de PME industrielle est rentré en septembre convaincu qu’il devait vendre. En posant le tri à plat, il est apparu que ce n’était pas l’entreprise qui l’épuisait, mais une activité annexe reprise trois ans plus tôt, qui consommait la moitié de son temps pour huit pour cent du chiffre. Il ne l’a pas relancée. Il n’a pas vendu.
Dans un autre cas, la même sensation revenait chaque année depuis quatre ans, et pas seulement au retour des vacances. Ce n’était pas une rentrée difficile. C’était une pente. Le travail a porté sur l’organisation de sa sortie, sur trois ans, dans ses conditions à lui.
Dans les deux cas, la sensation de départ était identique. La réponse ne l’était pas du tout.
Prendre la bonne décision, maintenant
Si ce que vous ressentez est une simple reprise, vous n’y penserez plus dans trois semaines et vous n’aurez rien perdu à l’avoir vérifié.
Si c’est autre chose, vous avez une fenêtre de quelques jours pendant laquelle vous voyez encore clair. Elle se refermera d’elle-même, et vous vous direz que ça allait mieux.
Ce n’est pas une question de motivation. C’est une question de lecture.
Parlons-en. En toute confidentialité, et sans que personne autour de vous n’ait à l’interpréter.



